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Les multiples activités
d'un fermier sud africain
- Ifs a long way ! You are more than welcome ! Let's have a drink, you
must be tired'.
Wicus Leeuwnar, Boer d'origine néerlandaise, est producteur
laitier, il a une centaine de jersiaises, petites vaches marron de l'île
de Jersey, réputées pour la richesse de leur lait. Hanlie,
Nous nous retrouvons autour d'une bière. D'autorité, Wicus
enchaîne
- Demain vous ne marchez pas, il faut que je vous présente
mes grues bleues...
- Comment ? Vous ne connaissez pas cet oiseau magnifique ? Notre
emblème national ! Je suis à la tête d'un syndicat
de fermiers qui lutte pour sa protection. En ce moment les chaumes sont
pleins d'adorables poussins.
Le soir même, Wicus nous projette un diaporama sur les lumières
de l'Overberg au fil des saisons. Chaque photo est un chef-d'oeuvre :
il avait oublié de nous dire qu'il était un photographe
de renommée internationale, publié dans tous les grands
magazines naturalistes, et que trois fois par an il animait des stages
qui voyaient affluer des amateurs du monde entier... Accueil
Difficulté du
développement agricole en Afrique du sud
" Je vais vous raconter une histoire qui m'est arrivée l'année
dernière : depuis la fin de l'apartheid, nous avons eu le droit
d'aller à nouveau dans les bantoustans, notamment le Transkei,
même si c'est extrêmement dangereux. C'est une terre agricole
très riche qui était très prospère avant d'avoir
été attribuée aux Xhosas. Et pourtant rien n'en sort
aujourd'hui encore. Il y a deux ans, notre syndicat de fermiers y est
retourné bénévolement afin de proposer des conseils
et des techniques aux fermiers locaux. Nous avons été reçus
comme des sauveurs, ils n'avaient jamais vu le moindre représentant
du ministère de l'Agriculture ! Nous avons mis ensemble un projet
au point : nous leur avons donné gratuitement de l'engrais pour
un an; nous avons ensemencé en leur apprenant comment procéder
et on s'est entendus sur le fait qu'en cas de bons résultats, l'année
suivante ils nous achèteraient de l'engrais avec une petite partie
du fruit de leur récolte. Tout s'est bien passé; est arrivé
le temps des moissons, la récolte a été mirifique.
Nous avons fêté ça comme ils savent si bien le faire
! Je vous montrerai des photos. L'année d'après nous avons
attendu, attendu : la commande d'engrais ne venait pas... Inquiets, nous
sommes allés les voir. (Je vous rappelle qu'il n'y a pas de téléphones
là-bas, chaque fois il fallait six heures de voiture en convoi!)
Et nous leur avons demandé ce qui n'allait pas, s'ils n'étaient
pas contents. Savez-vous ce qu'ils nous ont répondu ? " Oh
si! très contents ! Mais la récolte était si importante
qu'on n'a pas tout écoulé, il nous en reste pour cette année,
pas besoin de planter ! " Accueil
Développement de la
scolarisation
En fin d'après-midi, nous repartons. C'est le matin et le soir
que se jouent nos journées. Il faut avancer ! Malheureusement,
nous tombons huit kilomètres plus loin sur un lit de rivière
à sec où s'affairent des orpailleurs. Pourquoi malheureusement?
Parce que forcément on s'arrête, pour voir, pour raconter,
pour comprendre, et que pendant ce temps-là on n'avance pas. Cent
fois par jour nous avons ce dilemme. Ce coup-ci, les orpailleurs l'emportent.
On s'arrête.
Ce sont des gamins. Ils creusent les sédiments à la main,
les tamisent sur de vagues grillages et des tôles percées,
lavent, rincent le tout avec de l'eau boueuse tirée du lit de la
rivière. Un
et se dépose en petit tas de poudre magique. Jackson se redresse
avec un large sourire, chasse l'eau et récupère son or dans
un tube à essais contenant la collecte de la journée
- Une semaine de frais scolaires !
- Que veux-tu dire?
- L'école gouvernementale n'est pas gratuite. Mes parents ne peuvent
pas la payer. Ça coûte trois mille ZWD par mois (dix euros)
soit un gramme d'or par personne. On est cinq on doit donc trouver cinq
grammes par mois. Heureusement, on n'a cours que le matin, alors on vient
ici l'après-midi...
Plus loin, nous passons devant l'école. Sur la borne est peinte
sa devise : " Ton savoir est ton trésor. " Accueil
Paradoxes et difficultés de
la lutte contre le sida
En passant par le plateau de Zomba, nous tombons en pleine campagne sur
le panneau d'une ONG française, InterAide.
- Eh bien voilà, nous sommes reporters et nous aimerions vous
interviewer sur le sida.
- Ici, comme partout en Afrique australe, le sida est un fléau.
La population est officiellement séropositive à 10 %, soit
plus de un million de personnes. Et cela s'aggrave : 30 % des femmes enceintes
sont touchées. À Inter-Aide, nous concentrons nos efforts
sur le milieu rural par des ateliers d'éducation sexuelle et des
clubs anti-sida.
- Voilà notre message. On distribue ces T-shirts aux membres de
nos clubs. Bon, c'est sûr, y en a qui ne viennent que pour les T-shirts...
A pour Abstinence, ou B pour Be faithfull, ou C pour Condom, ou D pour
Death '
- Ça ne ressemble pas au message de l'Église, ça?
- On n'a rien à voir avec eux. Inter-Aide est laïque et moi
je suis agnostique, alors...
- Quand même ! Abstinence, fidélité...
- C'est sûr, on dira ce qu'on voudra. C'est quand même ce
qui marche le mieux. Et je dois reconnaître que c'est ce que prône
l'Église.
- Oui. D'ailleurs, nous reprenons aussi le texte des affiches de la campagne
gouvernementale : "Changez votre comportement ! ", car il faut
savoir qu'ici, selon des rapports très officiels mais impubliables
- accrochez-vous ! -, 70 1910 des femmes ont des rapports sexuels non
désirés,
Pour en revenir à une réalité qui contredit les benêts,
il y a un cruel paradoxe : en Afrique, le sida progresse en même
temps que le niveau d'éducation et l'aisance financière.
C'est le phénomène du " Sugar Daddy " avec un
peu d'argent, l'employé de bureau, le professeur, le fonctionnaire
ou même l'animateur anti-sida - et ça, ça me fait
particulièrement chier -, peut s'offrir, moyennant quelques kwachas,
les charmes de la jeune fille de son choix..
- À court terme, c'est une déferlante d'orphelins qui va
submerger tous les systèmes sociaux et paralyser le pays. Ces gamins-là
ne seront pas élevés, se protégeront en bandes et
seront les vecteurs exponentiels du sida et de l'anarchie. Mais le pire,
c'est que c'est au Malawi qu'il y a le plus de députés atteints
au monde. Alors, pour l'exemple, on repassera !
- Tout vient du fait qu'ici les rapports sexuels sont régis par
l'imprévisibilité, l'insatiabilité et l'infidélité.
Imprévisibilité parce qu'ils n'ont pas d'espace ni de liberté
pour épanouir une relation amoureuse normale. Les maisons sont
petites, surpeuplées, les jeunes hommes n'ont pas le droit de fréquenter
les jeunes filles, donc ils font ça la nuit dans les fourrés
à la sauvette, quand ce n'est pas plus grave. Le, sida gagne à
tous les coups.
- La majorité des gens ne croient toujours pas à l'existence
du sida, car leurs voisins ou leurs proches meurent chaque fois de symptômes
différents : malaria, tuberculose, maladie de peau, angine... Ils
ne veulent pas reconnaître que c'est à cause d'une relation
sexuelle non protégée. La plupart du temps, les séropositifs
se croient ensorcelés par un ennemi, vont voir un marabout et cherchent
à se venger. Le marabout leur désigne une victime moyennant
finances, un rival ou un gêneur de préférence,
et c'est une réaction en chaîne de vendettas qui commence.
Quand un type meurt du sida, un autre se fait presque toujours buter dans
la foulée. Une croyance est aussi répandue : seul le viol
d'une vierge peut lever le mauvais sort ! Accueil
La marque discrète des
souvenirs de l'esclavage inter-africain.
Nkhotakota, dimanche 13 janvier 2002, 377e jour, 5 229e km
À Nkhotakota, dans un champ de maïs sur le bord du lac, nous
trouvons les ruines de l'ancien marché aux esclaves et de sa mosquée.
Il ne reste presque rien. Pas même un souvenir. À peine un
pan de mur et une arcade scellée d'anneaux de fer forgé,
dressée obstinément vers le ciel comme un ultime et résistant
témoin de l'impensable. C'est dans un guide que nous avons appris
l'existence de ces ruines, car ici tout le monde les a oubliées.
Sur la plage, une tombe ensablée sert de tremplin pour les acrobaties
des marmots. Ils se roulent dessus, rigolent et gesticulent sans savoir
que c'est la tombe de Jumbé, chasseur d'esclaves, le bourreau qui
a décimé leurs ancêtres il y a seulement deux
ou trois générations. J'imagine des enfants cambodgiens
gazouiller sur la tombe de Pol Pot.
L'Afrique n'a pas de mémoire. Ça la perd autant que ça
la sauve.
Sonia se lance sur le sable dans un cours d'arithmétique. Les bambins
enthousiastes et agglutinés font des additions et des multiplications
sous la gouverne de leur institutrice de fortune. Je ne peux pas
m'empêcher de songer aux sinistres calculs qui se tramaient sur
le sable en ces lieux il y a un siècle encore. " Soixante
hommes contre six fusils, ça va? "
En 1870, Jumbé, chef local, vassal du sultan de Zanzibar, exportait
depuis ce marché, sous cette arcade, dix mille esclaves par an.
Il décimait la région avec les redoutables bandes armées
des Rugas-Rugas et des troupes yaos. En tout, c'est cent mille esclaves
par an qui embarquaient de ces plages de la côte ouest du lac, à
bord de gros dhows, des embarcations zanzibarites sans quille à
voile triangulaire, et qui débarquaient sur l'autre rive du lac,
plus au nord, côté tanzanien. De là, ils marchaient
enchaînés en caravanes, à la merci des pillards, de
la malaria, des troupes de lions. Ceux qui ne portaient pas d'ivoire étaient
bâtés de troncs afin qu'ils ne s'enfuient pas. Trente mille
d'entre eux mouraient en chemin, les traînards et les malades étaient
impitoyablement abattus...
Des hordes de hyènes suivaient ces cortèges funèbres
pendant des centaines de kilomètres, attendant leur ration
nocturne.
Des missionnaires et explorateurs de l'époque relatent avoir suivi
pendant des semaines entières ces pistes jonchées d'os blanchis...
Mais le calvaire des survivants n'était pas fini.
De Kilwa ou de Dar es-Salaam, ils rembarquaient pour un périlleux
voyage vers Zanzibar dans des conditions innommables, gisant dans
leurs excréments, parmi les cadavres, sans eau ni nourriture, pour
être vendus par le noble sultan aux pays du Moyen-Orient et à
l'Inde.
C'est étrange, mais ce côté-ci de la traite des esclaves
est moins connu, moins recherché, moins documenté que celui
de la côte ouest. Comme si le fait qu'elle était le crime
des Arabes et des Orientaux, et non des planteurs de Louisiane et des
cotonniers du Havre lui attribuait un exotisme tolérable...
À l'ombre d'un large figuier sous lequel jadis le pasteur explorateur
Livingstone prêcha contre ce sinistre commerce et négocia
avec Jumbé une trêve en 1863, Sonia rassemble les petiots
et entonne avec eux des chants chichewas. Nous sommes passés maîtres
dans l'hymne national que nous chantons en toute occasion : Mulungu dalitsani
Malawi, musunge mtendere Accueil
Agriculture, faim
et sous développement en Ethiopie
Notre hôte, Franck Beernaert, représentant belge de l'Europe
dans la région, nous raconte ses histoires de terrain. Ingénieur
agricole, il est chargé de mettre en place des programmes de développement
durable. Il a travaillé en Mongolie Intérieure, au Zaïre,
au Mozambique, en Birmanie... Que des endroits simples. Il a ainsi développé
un incroyable pragmatisme. Il vitupère contre les technocrates
bruxellois qui lui demandent ad nauseam des graphiques, des chiffres,
des rapports, quand il essaye de faire survivre dix oliviers dans un village
perdu. Accueil
Difficultés pour transmettre
l'argent de l'aide au développement
- L'année dernière, il me restait de l'argent à
dépenser, alors j'ai fait construire, en quatre mois, cinquante
kilomètres de Piste à mains nues par quatre mille paysans
volontaires pour désenclaver un village isolé. Eh bien figurez-vous
que j'ai dû me battre pendant quatre autres mois afin qu'ils soient
payés 1,20 euro par jour au lieu des 75 centimes exigés
par le gouvernement, et de 1,52 euro par jour initialement prévu
par le budget européen...
Toujours ce principe selon lequel il ne faut pas créer de déséquilibres
et d'inégalités entre les travailleurs d'un même pays,
qui conduit des administrations locales à demander que leurs ressortissants
soient moins rémunérés que prévu'...
- Aujourd'hui, six mois plus tard, ces travailleurs n'ont toujours pas
été payés, l'argent de l'Europe étant toujours
bloqué sur le compte du gouvernement amhara de Bahar Dar.
Syndrome africain. Le régime voit peut-être d'un mauvais
oeil lui échapper la manne de contrats de construction passés
avec les Chinois et financés par ces mêmes fonds européens.
Peut-être est-il aussi agacé qu'on fasse son travail à
sa place?
- Le gouvernement ne fait rien par ici. Toute son énergie est concentrée
dans le Sud, pour rattraper les injustices d'un temps où la région
amhara était plus favorisée. La désastreuse et criminelle
aventure italienne avait laissé au pays un incroyable réseau
routier, avec 3 300 kilomètres et 8 354 ponts et viaducs construits
en deux ans par 60 000 travailleurs mais, depuis, peu de nouvelles routes
ont été ouvertes. Le pays reste totalement enclavé,
avec des régions perdues et isolées, comme dans l'Himalaya.
Les Russes et les Cubains, sous le Derg, n'ont jamais réussi à
insuffler une vraie politique de grands travaux.
Mis en condition, Franck se lève et va nous chercher dans le réfrigérateur
trois Grimbergen bien blondes et bien fraîches. Pschiit ! Pschiit
! Pschiit ! Ouah, que ça fait du bien ! Franck reprend son analyse.
Accueil
Utilisation d'une céréale peu productive,
le tef
- Le vrai problème, nous dit-il, est que les paysans ne possèdent
pas la terre et que les deux réformes agraires ont réduit
leurs surfaces exploitables à un hectare par famille, hectare qui
devra être partagé entre les huit à dix enfants...
L'autre problème, c'est que le tef, la céréale dont
on fait l'épiera, l'aliment de base des Éthiopiens, est
un luxe somptuaire : c'est une céréale primitive qui date
de l'époque néolithique dont les rendements ne dépassent
pas deux cents kilos par hectare - alors que le blé produit une
tonne par hectare, le maïs trois tonnes, et le tritical, une nouvelle
céréale, jusqu'à huit tonnes.
Selon Franck, les Éthiopiens s'affament eux-mêmes à
cause de leur obstination à ne vouloir manger que de l'enjera.
heur régime n'est plus compatible avec leur croissance démographique.
Le tef est une variété de graminée à peine
plus haute que du gazon et dont les graines sont lilliputiennes, encore
plus fines que celles du pavot. Mais difficile de changer les coutumes
alimentaires d'un pays... Franck poursuit Accueil
Manque d'engrais et méthodes
de culture
- Il y a quelque chose qu'on ne prend pas en considération
: ils sont soixante-huit millions d'Éthiopiens à vivre comme
au Moyen Âge. Or, à l'époque, il n'y avait qu'un pays
à être aussi peuplé : la Chine... Mais sur un territoire
beaucoup plus vaste. Ici, la pression sur le milieu est extrême.
Et puis, surtout, ils appauvrissent la terre, lui prennent toutes les
matières organiques, ne lui rendent rien. Les bouses sont utilisées
comme matériau de construction et comme combustible, le foin et
la paille sont utilisés en fourrage...
- Il n'y a pas moyen d'utiliser des engrais?
- Ça ne sert à rien à cause de ce qu'on appelle la
" couche de labour ". C'est une couche de terre compactée
par le passage répété des boeufs de labour depuis
des siècles et qui se trouve à trente centimètres
sous la surface. Imperméable, elle empêche les nutriments
de remonter et la terre de respirer. Ça veut dire que cette terre
qu'ils s'exténuent à gratter avec leurs araires primitifs
est de la terre morte, stérile et improductive.
- Alors que faire? Il faudrait une charrue et un tracteur assez puissant
pour casser cette couche compactée...
- On ne peut pas, à cause des pierres. Les Éthiopiens laissent
volontairement les pierres dans les champs : ça casse les charrues
mais ça retient la terre, et surtout l'humidité. Cependant,
il y a quand même une solution. À Debré Tabor, à
l'est du lac, un Sud-Africain qui travaille pour les Allemands de GTZ'
( Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit ) organisme gouvernemental
allemand de coopération pour le développement. a mis au
point un couteau d'araire plus long, plus fin et très dur qui réussit
à crever la couche de labour; les résultats sont faramineux.
C'est comme si la terre explosait, rejetait une énergie contenue
depuis des siècles ! Sans le moindre ajout d'engrais, la production
a été multipliée par trois... Ils sont deux et emploient
trente Éthiopiens. Ils ont introduit deux cents espèces
végétales, des fraises, des haricots, des choux, pour élargir
les habitudes alimentaires de la région et approvisionner Bahar
Dar en cultures maraîchères. Ils ont le seul système
d'irrigation qui fonctionne dans le coin. Voilà de l'efficacité
Il respire un coup, avale une longue gorgée de bière et
reprend Accueil
Une société
qui freine le développement
- La totalité de l'espace éthiopien utile étant
exploitée, il n'y a pas d'espoir de trouver de nouvelles richesses.
Il y a trois choses à faire : premièrement, privatiser la
terre ; deuxièmement, créer une petite industrie avec.,des
investisseurs étrangers pour créer des emplois et ainsi
aspirer vers les villes la démographie excédentaire qui
étouffe les campagnes ; et enfin, troisièmement, développer
un contrôle des naissances draconien. La terre ainsi libérée
de sa pression démographique pourra être petit à petit
mécanisée. Malheureusement, aucune de ces réformes
n'est à l'ordre du jour. Le gouvernement a conservé de vieux
réflexes communistes, une administration kafkaïenne incapable
de prendre la moindre décision et peu disposée à
lâcher les rentes juteuses qu'elle tire de la terre louée
aux miséreux. Les popes, quant à eux, ne veulent pas perdre
leur ascendant sur les populations : tout contrôle des naissances
est prohibé ; ils redoutent par-dessus tout le basculement démographique
en faveur des musulmans de l'Est. Accueil
Le bureau de préparation
des désastres et la concurrence entre les donateurs
Pour illustrer l'état d'esprit de la politique, ici, à
Bahar Dar, le gouvernement a un bureau qui s'appelle le DPPC. Vous savez
ce que ça veut dire ? " Disaster Preparedness and Prevention
Comittee " et, dans le milieu des ONG, on l'appelle le " Dependancy
Prolongation and Poverty Continuation " ou encore le " Disaster
Preparation and Proposai Commission " ! Cette année, ils ont
inventé une fausse famine. Ils annonçaient deux cent mille
personnes affectées dans l'Ogaden et soixantedix mille morts en
perspective, le bétail anéanti. Heureusement qu'on a envoyé
quelqu'un y voir ! Il n'avait pas plu comme ça depuis dix ans.
L'herbe était haute d'un mètre et les vaches bien grasses.
Du foutage de gueule, mais, cette fois, on n'est pas tombés dans
le panneau !
Après quelques gorgées de bière, il reprend son souffle.
- Il y a une concurrence entre les États donateurs. Le gouvernement
fait monter les enchères. C'est à celui qui donnera le plus
entre USAID, l'Europe, GTZ, le British Council, les Suédois, les
Danois, les Japonais, les Français, et même les Israéliens...
Quand on rechigne à donner, ils déplacent une Population
- celle qui les gêne, bien sûr - dans un coin chaud et sec
où elle va provoquer une petite catastrophe humanitaire qui réamorce
la pompe à fric... Le blé et le maïs transgéniques
des Américains, dont personne ne veut, arrive ici sans restriction,
transporté par des camions du gouvernement, rétribué
pour ça. En conséquence, ils voient d'un très mauvais
oeil les succès agricoles de GTZ à Debré Tabor -
ils n'y gagnent rien... Avec ces dérives, on n'est pas sortis de
la friterie, je vous le dis ! Et moi, je reçois la visite incessante
d'auditeurs et de spécialistes de Bruxelles qui écrivent
des rapports qui ne seront lus par personne... Il y en a qui m'appellent
pour organiser la visite de deux de mes projets en deux jours, le plus
confortablement possible... À ces " consultants touristes
" je réponds : " Soit vous louez un hélicoptère,
soit vous allez à Disneyland. J'ai du boulot, moi ! " En voiture,
il faut un jour et demi de pistes défoncées pour rejoindre
ma première wereda'... Dans les rapports qu'on me réclame,
il m'arrive d'écrire en milieu de texte : " La vache qui rit
! ", et une page plus loin " Avez-vous vu la vache qui rit?
" Je n'ai jamais reçu la moindre remarque...
Nous n'en pouvons plus de rire. Quelle thérapie ! Dommage qu'ils
ne soient que quatre techniciens comme lui sur le terrain, répartis
aux quatre coins du pays - contre trente fonctionnaires européens
à Addis. Franck finit son topo par une boutade
- Une inversion ne serait-elle pas plus efficace pour dépenser
nos impôts européens? Trente hommes de terrain et quatre
collaborateurs autour de l'ambassadeur. Ça c'est une idée
à soumettre en haut lieu pour faire des économies. Perdu
d'avance !
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